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Surveillance de la résistance aux antibiotiques de neisseria gonorrhoeae en Nouvelle-Calédonie

mercredi 9 juin 2010 par [Cyrille Goarant]





1. Contexte et justifications

Parmi les infections sexuellement transmissibles (IST), Neisseria gonorrhoeae (NG) est un des agents infectieux les plus fréquemment impliqués. Depuis plus de 5 ans, les souches de Neisseria gonorrhoeae isolées par le Laboratoire d’Analyses Médicales (LABM) de l’Institut Pasteur de Nouvelle-Calédonie (IPNC) sont sensibles aux antibiotiques.

A partir de 2008, l’IPNC avec le soutien financier de la DASS, a créé un réseau de surveillance des gonocoques (RESGO) qui, avec la participation les laboratoires privés et les établissements hospitaliers du Nord, permet d’avoir une vision représentative de la situation dans le pays. Grâce à ce réseau de surveillance, deux souches résistantes à la pénicilline et aux quinolones ont pu être détectées et des actions ont été entreprises très rapidement pour limiter leur diffusion dans le territoire.

En l’absence de circulation de souches produisant des béta-lactamases, mise en évidence par des tests à la céfinase négatifs, le Laboratoire de Recherche en Bactériologie de l’IPNC a développé une technologie de génotypage des déterminants chromosomiques de la résistance à la pénicilline chez les gonocoques pour mieux caractériser ce phénomène. Cette technique moléculaire présente en outre l’avantage de pouvoir éventuellement être mise en œuvre sur des souches non viables transmises par des laboratoires extérieurs distants. L’étude de la présence et de la prévalence de ces mutations de gènes chromosomiques ainsi que de leur évolution temporelle a permis de maintenir la recommandation d’un traitement des infections gonococciques par la pénicilline et d’en informer la communauté médicale de NC (article dans le Bulletin Médical Calédonien et Polynésien en 2007).

Les quinolones étant recommandées dans le traitement des gonocoques résistants à la pénicilline, nous avons également développé une technologie permettant de rechercher les déterminants de la résistance sur les 2 gènes impliqués : gyrA et parC.


2. Méthodologie de l’étude

Isolement des souches par le LABM de l’IPNC ou collecte de souches documentées auprès de laboratoires extérieurs (laboratoires privés, provinciaux, hospitaliers du Nord…), même non viables.

Antibiogramme classique au LABM de l’IPNC.

Complément phénotypique : détermination précise des CMI pour la pénicilline G et la ciprofloxacine par la technique des E-Tests. Détermination moléculaire des génotypes des déterminants de la résistance à la pénicilline (penA, penB, ponA, mtrR) et aux quinolones (gyrA, parC) par génotypage sur une plateforme de PCR en temps réel.

Analyse des résultats en regard de l’évolution temporelle des phénotypes et des génotypes recueillis depuis 2006 à l’IPNC et de l’origine des souches.


3. Bilan de l’année 2009

En 2009, au total 134 souches de gonocoques ont été étudiées dont 13 souches du réseau RESGO. Ces souches proviennent de 69 femmes et 65 hommes, âgés de 15 à 50 ans (moyenne 24,8 ans). Il est à noter, en dehors de souches d’origine génitale, une souche d’origine anale, une issue d’un liquide d’ascite ainsi qu’une provenant d’une hémoculture.


3.1 Phénotypes observés au cours de l’année 2009

Il est à noter qu’une seule souche présentant un profil de résistance différent des souches calédoniennes a été isolée au cours de cette année 2009, souche de sensibilité intermédiaire à la pénicilline et résistante aux quinolones. Sa détection rapide a permis de déterminer qu’elle avait été importée d’Australie et, très vraisemblablement, d’en éviter la diffusion en Nouvelle-Calédonie.

La répartition des phénotypes de ces souches concernant leur sensibilité à la pénicilline est décrite dans le graphique suivant (figure 1).

Figure 1 : Phénotypes de sensibilité à la pénicilline G des N. gonorrhoeae isolés à l’IPNC depuis 2006

On constate avec satisfaction que la proportion des souches de sensibilité intermédiaire à la pénicilline n’a pas augmenté mais aurait même plutôt tendance à diminuer.

La plupart des souches de gonocoques isolées à l’IPNC proviennent du Centre Médical Polyvalent (CMP) ESPAS-CMP. Les praticiens de ce centre utilisent, en première intention, un traitement à la pénicilline. Ils sont donc tout particulièrement vigilants à la sensibilité des souches de gonocoques à cet antibiotique. On constate (figure 2) que la proportion de souches à sensibilité intermédiaire n’est pas significativement différente entre les patients du CMP et hors CMP (25,4 % versus 31%).

Figure 2 : Phénotypes de sensibilité à la pénicilline G des N. gonorrhoeae isolés à l’IPNC en 2009 suite à des prescriptions de l’ESPAS-CMP ou des autres prescripteurs.


3.2 Génotypage des déterminants chromosomiques de la résistance

Le génotypage a été réalisé sur 128 des 134 souches collectées en 2009. La souche d’origine australienne qui présentait une résistance aux (fluoro)quinolones était porteuse d’une double mutation sur le gène gyrA (S91F/D95N) ainsi que d’une mutation sur le gène parC (S87R).La totalité des autres souches était sensible et ne présentait pas d’altération de séquence dans les régions déterminant la résistance aux quinolones (QRDR) de ces 2 gènes.

Aucune souche productrice de pénicillinase n’ayant été mise en évidence dans ces isolats, les diminutions de sensibilité à la pénicilline doivent être liées à des mutations chromosomiques, décrites pour affecter 4 gènes : les gènes penA et ponA des protéines liant la pénicilline (PLP 1 et 2), le gène penB de la porine, spécialement son allèle porB1b et le gène mtrR du répresseur contrôlant l’expression de la pompe à efflux MtrCDE. Ces déterminants ont été génotypés.

Les mutations des gènes penA et ponA sont assez fréquentes en Nouvelle-Calédonie, comme le montre la figure 3 ci-dessous.

Figure 3 : Fréquence des mutations observées sur les gènes penA (A) et ponA (B) dans les gonocoques isolés depuis 2006 en Nouvelle-Calédonie

On n’observe pas d’augmentation inquiétante, depuis 2006, de la fréquence de ces mutations dans les isolats calédoniens.

La principale mutation responsable d’une augmentation de l’efflux par le système MtrCDE chez les gonocoques est la délétion d’un « A » dans la région promotrice du gène du répresseur MtrR. Cette mutation, qui confère une forte diminution de sensibilité à la pénicilline lorsque la porine est altérée, ne circule pas en Nouvelle-Calédonie. Cette mutation bien décrite et circulant largement au niveau mondial n’a été retrouvée (voir figure 4 ci-dessous) que dans l’isolat identifié comme provenant d’Australie.

Figure 4 : Mutations observées sur le promoteur du gène mtrR dans les gonocoques isolés en 2009 en Nouvelle-Calédonie

Néanmoins, une autre altération de la séquence de ce promoteur, en cours de description, consiste en l’ajout d’un « T » dans cette même région promotrice de mtrR. Cette mutation, assez fréquente en Nouvelle-Calédonie (17,2% en 2009), ne confère toutefois pas une baisse aussi importante de sensibilité.

Enfin, le génotypage de la porine permet à la fois de déterminer la prévalence de chacun des allèles porB1a et porB1b et de génotyper porB1b, allèle dont les mutations ont été montrées induire une baisse de sensibilité à la pénicilline.

L’allèle porB1a, connu quant à lui pour favoriser les infections profondes, est retrouvé chez 15% des gonocoques isolés en 2009 en Nouvelle-Calédonie. Cette fréquence est comparable à celle d’autres pays développés et plus faible que la fréquence retrouvée dans des pays moins développés (par exemple 40% à Madagascar ou au Cambodge).

Figure 5 : Fréquences respectives des allèles porB1a et porB1b de la porine dans les gonocoques isolés en 2009 en Nouvelle-Calédonie

Cette fréquence est relativement stable depuis plusieurs années.

L’évolution de la fréquence des différents génotypes de la porine porB1b est présentée dans la figure 6 suivante.

Figure 6 : Fréquences des génotypes de l’allèle porB1b de la porine dans les gonocoques isolés en 2009 en Nouvelle-Calédonie.

Pour les allèles porB1b, les génotypes circulant en Nouvelle-Calédonie sont retrouvés avec une fréquence proche de celle des dernières années. Une seule souche (souche importée d’Australie) comporte une double mutation conférant une forte baisse de sensibilité (KN pour G101K/A102N). Les génotypes ne conférant pas de baisse de sensibilité (G101/A102 génotype sauvage et DA pour G101D) sont retrouvés chez 57% des souches portant l’allèle porB1b. La fréquence de la simple mutation GS (pour A102S), mutation décrite en Nouvelle-Calédonie et conférant une baisse modérée de la sensibilité à la pénicilline semble toutefois progresser de façon régulière depuis 2006.


4. Conclusion

Les souches de gonocoques circulant en Nouvelle-Calédonie sont le plus souvent sensible aux antibiotiques, ce qui constitue, au regard de la situation mondiale ou des pays voisins, un statut sanitaire privilégié. La surveillance phénotypique et moléculaire de la sensibilité de ce germe ainsi qu’une bonne réactivité des acteurs impliqués ont permis, jusqu’à maintenant, de conserver ce statut. Depuis 2008 notamment, la collecte et la caractérisation de souches isolées par les autres laboratoires, ce suivi de la résistance de ce germe atteint un très bon niveau de couverture. Au cours des dernières années, plusieurs souches résistantes, résultant d’importations, ont été mises en évidence rapidement et la réactivité des différents interlocuteurs a permis d’éviter leur diffusion en Nouvelle-Calédonie.

Le suivi maintenant pluriannuel ne montre pas d’évolution inquiétante des fréquences des mutations des différents gènes impliqués dans la résistance d’origine chromosomique aux antibiotiques. La progression de la fréquence de la mutation A102S de la porine porB1b fera l’objet d’une surveillance particulière, parallèlement à la vigilance sur des souches importées.

Les résultats du suivi de l’année 2009 n’impliquent donc pas de modifier la recommandation d’un traitement de première intention par la pénicilline.